Il ne m'est pas possible de le définir aujourd'hui : est-ce moi qui, au temps de ma jeunesse, ai "rencontré" la Danse, est-ce la Danse qui m'a rencontré?
Je ne sais pas, ou plutôt, je n'ai pas le souvenir que Terpsichore (Muse de la Danse) m'ait comblé en me gratifiant de son baiser dans le berceau, mais ma mère a toujours affirmé par la suite, que c'est bien elle, que c'est Terpsichore, qui m'avait béni en m'indiquant le choix de ce qui est devenu ma religion, en me montrant pour la vie, la voie de la recherche du beau et du poétique et du pouvoir du réel, de devenir irréel.
Le miracle se fit lorsque, âgé de quinze ans, je pénétrai dans le studio de Bronislava Nijinska, au théâtre de l'Opéra de Kiev. Je vis des jeunes filles s'exercer à la barre, traçant de leurs pieds délicats, sur le sol et dans l'espace, les "mots" mystérieux du langage abstrait de la danse, langage, pour moi, encore inaccessible.
C'est alors que j'ai cru au Prodige, mon coeur s'est embrasé d'une flamme nouvelle et mon âme et mon corps entonnèrent une mélodie, s'abandonnant au rythme qui m'envoûtait. Ce fut comme si je naissais une nouvelle fois, tel Tristan ayant bu le filtre de l'Amour.
Je regardais le professeur, c'était Bronislava Nijinska, la soeur du "Divin Vaslav" et reconnus en elle celle qui me ferait naître dans cet Art, et je l'ai, aussitôt, adorée, comme d'ailleurs toute sa très nombreuse "famille de danse."
Plus tard, de longs mois durant, ce fut mon sosie, mon reflet dans la glace, qui me dirigea et devant lequel je m'efforçais à vaincre la pesanteur dans les déplacements verticaux et latéraux, à me détacher de plus en plus du sol et j'essayais aussi à percer les secrets de la giration.
En observant ce reflet dans le miroir, je cherchais l'équilibre de mon corps, l'"en-dehors" de mes jambes, travaillais l'élasticité de mes genoux, au moyen de "pliés", profonds, lents et rapides, et ce double devenait alors mon premier rival.
A cette époque, on nous enseignait en utilisant une canne, comme pour les chevaux dans un cirque. Quand la canne ou l'archet ne corrigeait plus les erreurs de mes jambes, de mes bras, de mon dos ou de mes pieds, la leçon terminée, je croyais que le Maître ne m'aimais plus, qu'il m'abandonnait et un sentiment de jalousie naissait quelque part, au fond de moi-même.
Il m'a fallu des années et des années d'apprentissage, pour accéder enfin à la scène et pour connaître une joie nouvelle ; la joie de l'envol, la joie de l'entrechat, la joie des tours et des pirouettes, celle d'avoir maîtrisé ce langage de la danse et devenir ailé, atteindre à ce monde mystérieux d'où il est si exhaltant, par le mouvement, cette parole, ce langage, de communiquer avec le spectateur, pour lui conter l'ineffable et la beauté, et de rester moi-même, fidèle à la beauté.
Sur ce chemin, souvent les larmes vous attendent. Il vous faut les surmonter. Par un travail acharné. Par une foi immense en vous-mêmes."
Serge Lifar, maître de ballet au Ballet de l'Opéra de Paris (1929-1969).